• Ghost Runner

Devenir Ultra…!

Printemps.

6 Avril 2020


J’avais déjà repris la course à pied depuis environ deux ou trois ans quand j’ai découvert une chose qui allait changer définitivement mon mode de vie et ma perception d’investissement personnel. C’était après une belle session de Snowboard en famille. Une superbe journée d’hiver comme on les aime. Avec de la neige immaculée, un soleil parfait et des conditions de glisse incroyable. Pour clore une journée comme celle-là, il fallait un après-ski digne de ce nom. Je décide donc d’inviter ma femme et mes filles à souper dans une brasserie sportive. Le genre de brasserie avec du bruit, du monde, des téléviseurs partout, du sport sur chaque écran, bref de l’action à revendre comme les enfants en raffolent. L’hôtesse nous trouve une bonne table familiale, bien située, avec tout le divertissement souhaité par mes trois « Charlie’s Angel ». On scrute les menus, commande deux bières et des « Shirley Temple » pour les filles, comme toujours. Pendant que les bières sont en train de couler au bar et que l’on attend patiemment d’être servi. Mon regard s’arrête sur l’écran posté juste devant moi. Et là! Je vois un truc, un truc différent, je vois des gens courir, des gens courir en montagne, en forêt, dans la roche, dans la rocaille, dans la boue, dans la neige, sur des sommets magnifiques, de jour, de nuit, avec des bâtons de marche, à la frontale, à des vitesses impressionnantes en montées comme en descentes. Et d’autres qui les applaudissent, les encouragent, leur tapent dans le dos. Tous alignés sur le parcours sauvage, ou ils ont dû se rendre par leurs propres moyens et sur les portions moins sauvages ou les gens s’agglutinent le long des rubans de protection pour acclamer ces coureurs surréalistes. Ma femme me regarde et me demande « Ça va? », je ne suis pas certain d’avoir répondu la première fois, peut-être même pas la deuxième. Je suis, à ce moment profondément, dans un monde parallèle, dans un monde à l’extérieur de cette brasserie. Très très loin des bruits de bar et des sons de restaurations. J’observe encore l’écran. Je regarde ces gens faire ce truc juste hallucinant, un truc qui me semble sortir directement de mon esprit tellement la chose me parle. J’étais donc en train de regarder une reprise télé de l’UTMB (Ultra Trail du Mont-Blanc). Je venais de prendre conscience de l’existence de la course de trail, de l’Ultra-trail. Et je venais officiellement, à ce moment-là de découvrir la vraie course en sentier de très longues distances. J’avais dans ma jeunesse couru beaucoup de cross-country, sur des sentiers plutôt organisés, ou le concept de dénivelé positif n’existait pas. Toujours sur des distances ou ton cerveau n’éprouvait aucune difficulté à t’imaginer. Tout à coup, c’était un peu la même chose, mais sur les stéroïdes. C’était la même chose mais pour les grands. C’était dans la même famille mais pour les vrais, pour les vrais Titans. Et là, en un éclair, j’ai regardé ma femme et j’ai dis, « Je veux faire ça! Je veux devenir un Ultra! ». Un tableau vierge venait de s’ouvrir à moi. Il ne restait qu’à y peindre la suite.

Pendant cette période, je m’entrainais pour mon premier marathon, premier à vie. Et en quelques secondes, je rêvais maintenant d’en courir deux ou trois ou même quatre d’affilé, en montagne… Évidemment j’ai bien du finir par me rendre à l’évidence que l’on ne devient pas un coureur d’Ultra-trail en sortant d’une brasserie sportive après deux pintes, du popcorn et une émissions de télé.

J’ai couru mon premier marathon au printemps suivant, quelques temps après cette soirée, avec succès. Et je me suis vite mis à l’entrainement de trail, aussitôt les sentiers dégelés. J’ai pensé tout de suite à régler le concept de l’Ultra et à aller courir un 60km. Après tout, je venais de courir 42km sur route, j’étais déjà dans mon esprit un Hercule, un battant, un guerrier, un vrai. Hahaha! Après quelques semaines dans les sentiers, à avaler du dénivelé positif, à trainer ma carcasse en haut de chaque montée, à ne pas trop savoir quand et comment m’hydrater, ni comment me nourrir. Finir tous mes entrainements sur les chapeaux de roues. J’en suis finalement venu à la conclusion que devenir un coureur d’Ultra me prendrait un peu plus de patience, de travail et beaucoup plus d’humilité face à la grandeur de la nature qui se dressait devant moi. Mais je voulais plus que tout devenir ce coureur des bois des temps modernes.

Et puis, en retrouvant ma raison, je me suis concentré sur des distances plus raisonnables et plus réaliste pour ma première saison de coureur de trail. Entre 20 et 25km en compétition et plus court à l’entrainement. Distances ou je me suis régalé, je me suis fait plaisir et mal aussi. Mais c’est un peu le concept. Puis j’ai fait différent test de distances, de vitesses, de montées, de descente et de relief à l’entrainement durant tout l’été et l’automne suivant. En me félicitant de ne pas avoir tenté mon fameux 60k en début de saison. J’aurais tout gâché. Je ne l’aurais probablement jamais fini, ou très mal fini. Par manque de préparation, mais surtout par manque de gestion, par manque d’expérience. Et ça, la gestion de course, il n’y a que l’expérience qui nous la procure réellement.

J’avais donc pris la décision de reporter le moment ou je deviendrais un coureur d’Ultra à l’été suivant. Juste après mon deuxième marathon. Suite à un hiver entier d’investissements personnels et d’entrainement dans les sentiers. À courir en raquette, à accumuler du volume de course, du dénivelé positif et un début d’expérience. Après quelques courses préparatoires plus courtes en début de saison pour bien lancer la machine. Et faire certain ajustement sur le plan d’entrainement entre chaque compétition. Mais dans la vie, les choses se déroulent assez rarement exactement tel que planifié.

J’ai donc abandonné mon deuxième marathon sur route (Mon premier DNF), au 28ième kilomètres à cause d’une blessure. Marathon ou j’allais clairement réussir mon objectif de temps. Ma préparation était bonne, j’étais prêt. Et pendant ma récupération de cette même blessure je me suis fait une luxation acromio-claviculaire de l’épaule de niveaux 3 d’une façon assez peu glorieuse dont je vous passe les détails. Niveau 3, c’est le niveau juste avant la fracture. Tous les ligaments étaient donc déchirés.

En résumé, me voilà au début du mois de Mai, bien amoché, en attente d’une opération pour me bricoler une nouvelle épaule de « Robocop ». Tout mon plan de trail s’effondre alors devant moi, toutes mes courses prévues, tous mes projets s’estompent. Mais j’avais pourtant bien décidé de devenir un coureur d’Ultra cette année là. C’est donc avec mon bras droit en écharpe que je continue à m’entrainer sur mon « trainer » de vélo intérieur en attente de mon opération. Je pédale des centaines et des centaines de kilomètres pendant cette période sans même pouvoir changer de vitesses. L’opération arrive seulement trois semaines plus tard. Évidemment, ma chirurgienne m’annonce une convalescence de 6 à 8 semaines, avant de pouvoir commencer la physiothérapie pour une période indéterminée. Et éventuellement retrouver quelque chose qui ressemblera à une épaule fonctionnelle. C’était beaucoup trop long tout ça, j’avais un plan à mettre à exécution moi, je devais devenir un Titan.

Je n’ai pas dépassé les deux premières semaines de convalescence avant de rechausser mes souliers de course. J’ai recommencé à courir avec un bras bien ficelé, lié, attaché, attelé, fixé au tronc et une seule idée en tête, devenir un Ultra-trailer avant la fin de l’année. Évidemment, ce n’était pas gagné d’avance. J’avais pas mal gardé mon cardio éveillé. Mais pour le moment, chaque pas de course était un peu comme recevoir un coup de pic à glace dans l’épaule. Un jour, j’ai dû m’arrêter à l’intersection d’un trottoir et de la piste cyclable. J’étais replié sur moi-même en me tenant l’épaule, les larmes aux yeux et j’entends, « Ça va monsieur? Vous allez bien? Il y a un problème?». Je relève la tête et je vois un homme d’une soixantaine d’années un peu rond, avec une casquette du club des Chevaliers de Colomb, assis sur un triporteur qui me regarde d’un air inquiet. J’essaie tant bien que mal de lui expliquer que ça va. Que je viens d’être opéré à l’épaule et que comme un con j’essaie de courir. Et ce, six semaines avant la fin de ma convalescence prévue. J’aurais pu aussi ajouter que je dois absolument courir parce que je dois sans fautes devenir un Super-Héros cette année. Mais j’ai simplement laissé tomber les derniers détails. Simplement en lui expliquant la chose, je prends conscience de l’absurdité de mon histoire. Et je me dis que pour un « Moldu » c’est sûrement surréaliste à avaler comme explication. Je vois clairement, dans son œil dubitatif, qu’il me prend pour un cinglé. Il me regarde d’un air confus et me souhaite la bonne journée, en me disant de faire attention à moi. Il repart lentement sur son triporteur en me jetant des coups d’œil régulier jusqu’à disparaitre de l’autre côté de la butte. J’ai donc suivi son sage conseil et j’ai continué à courir mais seulement un jour sur deux pour les semaines suivantes.

J’ai retrouvé une certaine forme au courant de l’été. J’ai même pu commencer à nager en eau vive avant la fin de l’été, avec un truc qui ressemblait vaguement à une épaule. J’ai cru me noyer à ma première descente à l’eau quand j’ai réalisé que mon épaule avait la puissance de celle d’un bambin. Puis sur toutes ces notes positives, je me suis inscrit à un semi-marathon sur route en Août en préparation au 50k de la Chute du Diable prévu pour le début Septembre. J’étais donc enfin inscrit à mon tout premier Ultra-trail avec quelques mois de retard sur mon entrainement, avec du retard sur mes courses préparatoires et du retard sur la totalité de mes objectifs. Mais je voulais devenir un Ultra.

De toute évidence tout penchait en ma faveur…


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