• Ghost Runner

Ultra-Solitaire...!

Couleur Printemps.

15 Mai 2020

Je me demande souvent si la course à pied est une obsession, une obstination ou une simple addiction. Souvent la question revient de la part de tous les « Moldus » de ce monde. Mais pourquoi? Pourquoi courir? Pourquoi courir toujours tout le temps? Pourquoi courir toujours aussi longtemps? En contrepartie, je n’ai jamais entendu personne poser cette question à un musicien amateur qui joue et pratique ses gammes tous les jours, à s’en rompre les doigts. Ni même à un joueur de tennis qui passe tous ses temps libres à la recherche du service parfait, à s’en détruire l’épaule et le coude. Ni au collectionneur, qui passe le plus clair de son temps à investir son argent et son temps dans sa passion pour les théières Victoriennes entre 1844 et 1888. Mais la course elle, semble en déranger plus d’un. Du moins le geste de courir, de courir beaucoup, reste bien incompréhensible et pique la curiosité de plusieurs non-adeptes. Parce que le « Moldu » ne comprend que peu l’intérêt d’avoir mal volontairement dans une activité qui se veut récréative, un hobby. Il n’y a aucun plaisir dans la douleur, j’en conviens, mais la douleur qui mène à un résultat, la douleur qui dans ton esprit te transforme toi, simple être humain en super-héros. Cette même douleur, cette même souffrance qui fait de toi un véritable Titan, un grand Spartiate une fois surmontée. Effectivement, c’est un sentiment impossible à atteindre en restant assis dans son salon à arpenter Netflix toute la journée à bouffer des chips et boire du coke diète. C’est de toute évidence un geste qui demande un véritable investissement de sa personne, de sa tête et de son corps. C’est définitivement plus qu’un hobby, c’est un mode de vie. Un mode de vie qui repousse sans cesse le concept de douleur et de souffrances physiques. Le sentiment d’accomplir quelque chose de gratifiant pour le corps et l’esprit en même temps est de loin la plus grande et la plus bénéfique des drogues connues. Il suffit de voir la quantité de grand coureur qui sont passé de l’alcoolisme, l’héroïne, la cocaïne, la cigarette et j’en passe, à coureur de trails compulsif et performant, prouvant bien ainsi le lien addictif de ce mode de vie galopant. Mais à choisir une addiction, je choisis celle qui me mène à courir dans des décors à couper le souffle le plus souvent possible, à réaliser des trucs que d’autres n’oseraient même pas imaginer même à moitié, celle qui me fait dépasser et améliorer quotidiennement mes capacités physiques et mentales en plus de me déplacer du point A au point B.

Des kilomètres, des kilomètres, soif dans la gorge, mal dans les pattes, surtout surtout ne pas penser, sinon mon cœur arrête de battre, chu pris en feu, j’me sens renaitre, je cours plus vite que le désespoir… - Les Colocs (Belzébuth) -

La course, c’est l’entrainement sans compromis, c’est le maintien malgré toutes les tentations, c’est le mental comme un roc, c’est une nutrition de fer, c’est la discipline de l’effort, c’est travailler dur quotidiennement, c’est souffrir seul, c’est te motiver seul, c’est être fier seul et c’est aussi toutes les grandes courses dont tu rêves, les compétitions mythiques dont tout le monde rêvent. Dans des lieux tout aussi mythiques, qui t’apprennent rapidement l’importance de l’humilité face à la nature. C’est aussi les grands départs d’aventures rocambolesques qui font planer les corps et les esprits au-dessus de tout. Ces grands événements qui deviennent des tests de sessions, des évaluations, des thèses de maitrises, des comptes rendus, des résumés de tous les mois d’entrainements acharnés. Ces grandes manifestations qui sont le regroupement de toutes les personnes qui ont la même folie que toi. C’est le regroupement de tous les autres maniaques et consommateurs de la drogue de l’Ultra et du sentier. Les maniaques de courses à pieds et de nature.

Courir une course d’Ultra-Trail, c’est courir seul tous ensemble. C’est s’appuyer tous les uns sur les autres pour réussir SEUL un truc incroyable à plusieurs. C’est utiliser l’énergie des adversaires pour faire mieux que ce que tu fais en solo à l’entrainement. Puisque que mon quotidien de coureur est bel et bien un quotidien de coureur solitaire. Par choix. J’aime courir seul, j’aime m’entrainer seul, j’aime choisir mon parcours seul, j’aime décider ou je vais seul et à quelle vitesse je veux y aller. Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, seul avec tes pensées et ta foulée. Mais à quelques reprises dans l’année, quel bonheur d’être tous ensemble, au même endroit, dans les mêmes paysages, dans le même décor. Pour ensemble faire quelque chose qui mène chacun de tous ces coureurs solitaires quelque part en groupe. Vers un objectif, vers un but, vers l’épuisement, vers la douleur, mais aussi vers la fierté, vers la réussite d’une nouvelle expédition, d’une nouvelle aventure. Pour ma part le plus beau moment d’une course d’Ultra-Trail, une course de très longue distance, une course en terrain sauvage, une course en montagnes, est définitivement quand au beau milieu du parcours sans fin, tu te retrouves complètement seul en pleine forêt boréale. Comme si on t’avait parachuté au milieu de la jungle d’un vieux film américain de la guerre du Vietnam. Seul être humain entre la faune, les arbres, la terre, les rivières et les lacs. Même si au départ de cette même course il y avait 100-200-300 coureurs agglutinés sur la ligne. Il y a toujours ce moment tant attendu ou tu es totalement isolé dans le fin fond des ténèbres à te demander « Mais pourquoi je fais tout ça? ». C’est sans contredit mon moment de prédilection. Il y a également les ravitos qui apparaissent comme des capsules temporelles de bonheur et de réconfort au milieu de l’abysse immense et boueux. Ou le simple fait de recevoir un sourire et un quartier d’orange transforme ta vie du moment en véritable conte de fée et te rappelle que tu es la seulement par plaisir et par amour de l’aventure. Mais c’est aussi voir un coureur s’arrêter pour aider un autre coureur après une chute dans une descente fulgurante vers l’enfer, puis s’assurer qu’il va bien et qu’il pourra rejoindre la prochaine station seul par ses propres moyens, avant de reprendre lui-même son long voyage chaotique jusqu’au bout de la forêt. Puis, à un moment, d’autres humains réapparaissent le long du parcours, parce que tu approches enfin de ladite arrivée, au bout de cette forêt du bout du monde. Et surprise! Leur présence te fait un bien fou malgré le coureur solitaire que tu es. Puis accepter avec soulagement la bière que l’on te tend, assoiffé, elle prend alors la forme d’un saint Graal liquide à honorer tous ensemble. Et c’est toujours à ce moment précis que tu es en mesure de répondre à la question : « Mais pourquoi je fais tout ça? ».

Cet été, nous ne pourrons pas profiter de ces moments de retrouvailles extraordinaire ou il fait bon compétitionner, rivaliser, aider, cohabiter, encourager et atteindre des objectifs seul tous ensembles. Mais cet été nous pourrons courir en Ultra-Solitaire chacun dans nos forêts respectives. Ce ne sera que pour mieux se préparer au retour des grandes messes de mangeurs de kilomètres, de grimpeurs de collines, de galopeurs de forêts boréales, de « traverseurs » de rivières frettes, de « dévaleurs » de rochers escarpés, de « courailleurs » des bois des temps modernes.


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