• Ghost Runner

Usine à Réflexions...!

La Source.

5 Mai 2020


Je prends plaisir à courir pour plein de raisons différentes comme plusieurs autres mangeurs de kilomètres. Ces raisons sont toutes aussi variées les unes que les autres. Quelques fois futiles, des fois vitales et à l’occasion un peu inexplicables ou même abstraites. Mais aujourd’hui en courant dans l’air doux d’une belle pluie printanière, j’ai véritablement, sans le vouloir, concentré toutes mes pensées sur une d’entre elle qui me fascine depuis un bon moment.

J’ai remarqué il y a déjà longtemps, qu’en courant, en demandant de grands ou de longs efforts physiques à mon corps, ma tête se mettait à fonctionner complètement différemment que dans la vie de tous les jours. À noter ici aucun changement révolutionnaire, je ne passe pas de Docteur Jekyll à Mister Hyde après quelques kilomètres et je ne me transforme pas en Einstein à tous les demis-marathons. Mais un changement s’opère assurément dans ma façon de gérer mes idées. Le secteur le plus touché par ce changement de fonctionnement serait clairement ma créativité. Ma façon de réfléchir en générale oui, mais plus particulièrement mon mode créatif. Ma faculté à résoudre des problèmes, ou ma faculté à créer des solutions, tout dépendamment de quel côté du verre à demi vide ou du verre à demi plein vous vous situez.

Dans le geste répétitif de courir, j’ai trouvé un espace de réflexion que je n’ai côtoyé nulle part ailleurs. Non seulement parce que je suis seul dans mon esprit et que dans mon esprit il n’y a jamais personne pour remettre en question quoi que ce soit, à part moi-même. Mais tout simplement parce que le fait de courir, fait travailler mon usine à réflexion totalement différemment à la base même de son système. Si je devais trouver un comparatif entre mon esprit en mode créatif normal et mon esprit en mode créatif de course. Ce serait probablement un peu comme passer d’un emploi du secteur publicitaire dans une grande firme un peu coincé, à directeur de création dans une jeune compagnie en pleine globalisation, ou les horaires sont en fonctions de vos loisirs et que voir le chien du designer graphique se balader entre la salle de conférence et le photocopieur du quarante cinquième étages ne feraient sourciller absolument personne. Cela pourrait aussi ressembler au geste de décapsuler une bouteille d’eau gazeuse en pleine course et de sentir toute l’effervescence des bulles prêtes à sortir du contenant, chaque bulle étant une nouvelle idée que ma portion rationnelle n’arriverait pas à contenir.

En fait, ce qui me frappe le plus à chaque fois est la façon dont les idées se mettent en place pendant une course. Elles apparaissent de façon très simples et très ordonnés, comme si enfin ma créativité un peu anarchique avait trouvé un calme, une sérénité. Comme si enfin elle avait trouvé comment descendre le courant de la rivière paisiblement au lieu de combattre la remontée des rapides en permanence. Comme si le fait de demander autant physiquement à mon propre corps, occupait le côté cartésien de mon cerveau et libérait enfin la portion purement créatrice. La portion sans fin, sans limites, sans structures. Comme libéré d’un poids, ou d’une rigidité. Un peu comme le fait que nos enfants soient beaucoup plus créatifs en l’absence de leurs parents ou de leurs professeurs. Comme si d’un seul coup toutes les règles étaient levées, les barrières tombées, les structures déployées. Comme si au lieu d’être assis dans un local avec quatre murs, une table, une chaise, un calepin et une porte à chercher des idées, des sujets, des couleurs des solutions aux problèmes techniques et/ou artistiques. Tout à coup je me retrouvais dans un lieu abstrait. Au centre d’un espace créatif parfaitement fonctionnel et qui par un heureux hasard se trouve en plus dans ma tête, sans table, sans chaise et sans porte et sans calepin. Juste les idées qui naviguent et se mettent en place les unes derrière les autres. Il n’y a qu’une fois dans cet endroit que je sais que j’y suis vraiment. Puisque qu’à l’occasion, il me faut revenir à la surface pour quelques instants vérifier que le reste du corps continue bien de courir dans la bonne direction et sur le bon parcours. Et c’est alors que je peux replonger dans cet espace appartenant presque à une autre dimension. Ce n’est pas non plus de la science-fiction, rien d’ésotérique dans ce constat, rien de plus abstrait que les idées.

D’un point de vue plus réaliste, je n’arrive à atteindre ce lieu que sur d’assez longue distance de course. Le corps et l’esprit prennent un certain temps à atteindre cet endroit. Vous savez ce moment d’une course longue ou vous hésitez à savoir si vous êtes profondément dans la lune ou un peu en transe, ou tout simplement absent de votre corps. C’est tout près de ce moment où les choses s’installent. C’est à la base un état plus que satisfaisant, une satisfaction difficile à expliquer, mais un état qui procure définitivement du bien, du bon. Pour ma part, j’ai depuis longtemps évacué le concept de la nécessité de créer dans la douleur. J’ai bien, jadis, dans ma jeunesse, essayé de faire un Dostoïevski de ma petite personne et de créer dans la morosité et bien à l’ombre des ténèbres. Pfff! Verdict, c’est super chiant être triste. Alors depuis, je dois absolument atteindre cet état de bonheur et de confort total pour pouvoir me permettre de devenir ingénieux et créatif.

J’ai souvent l’impression que si j’essaie volontairement d’entrer dans ce lieu d’extase de réflexions. Je n’arrive jamais à trouver l’entrée secrète dans un état totalement conscient. Un état ou ma tête fonctionne comme à toutes les heures de la journée. Il me faut laisser la course et les kilomètres faire le travail. Je dois faire travailler assez le corps de façon linéaire, en mode croisière, en mode autopilote. C’est-à-dire l’allure bien en place, la foulée bien régulière, le cardio comme du papier à musique, la respiration comme un métronome et l’esprit qui vacille et divague légèrement. Et doucement je glisse. Un peu comme on glisse dans un rêve. Et puis sans trop savoir comment j’ai pu m’y rendre encore une fois, me voilà éveillé dans cette espace libre de frontière, libre de route, libre de carte, libre de point cardinaux. Exactement comme Wendy qui débarque dans le « Neverland » de PeterPan. Quand elle pose le pied dans ce monde totalement régi par un autre système de lois physique et d’esprit. Mais sans le capitaine Crochet et ses méchants pirates, sans les iles aux trésors et surtout sans Clochette. Bref pas du tout comme Peter Pan! Mais exactement ce genre d’espace sans limites, sans règles, mais ou les choses sont plus que réelles. Ou il suffit de croire que tu peux voler, pour pouvoir aussitôt t’envoler, sachant très bien que tu ne voles pas, mais que tu viens de créer ton propre vol. Ce n’est donc pas comme les rêves. C’est tout à fait concret comme système de réflexion mais dans un espace que je qualifierais de plus qu’abstrait. C’est un peu comme jouer dans le subconscient mais de façon semi-éveillé. Je ne suis pas psychologue, ni psychiatre, ni neuro-mécanicien d’aucune sorte, que l’on m’en garde. Mais bien juste un coureur qui tente de profiter au maximum de cette activité plus que concrète à des fins plutôt abstraites et créatives. À l’arrivée de cette même sortie de course, je détiens plus souvent qu’autrement les réponses recherchées au moment des premières foulées effectuées à l’aube. Ou du moins de solides pistes pour mener à terme un projet ou le poursuivre et l’approfondir.

En résumé, n’hésitez pas à vous laisser exfiltrer de votre propre boite crânienne et à poursuivre le lapin blanc à redingote et à montre à gousset « d’Alice aux Pays des Merveilles » dans son terrier secret entre deux kilomètres de montée, pour ressortir dans un monde ou les idées circulent allègrement et librement tout en gardant la forme et en nourrissant votre grande satisfaction à mettre un pied devant l’autre en direction de quelque part...


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